Préparation
L'Aïkido à la conquête du monde - Les années 60, une décennie fondatrice

Version intégrale de l'article publié dans le magazine Yashima n°30 de décembre 2025.
Durant les années 60, l’Aïkido connaît une expansion importante, au Japon comme à l’international. En moins d’une décennie, l’art fondé par Morihei Ueshiba passe d’une pratique réservée à une élite à un phénomène international. Le rêve du Fondateur d’ériger « un pont reliant le monde des humains à la paix » se matérialise. Cette expansion résulte de la vision stratégique de son fils, Kisshomaru Ueshiba, et de l’engagement indéfectible d’une génération entière de maîtres partis diffuser l’Aïkido à travers le monde, souvent sans connaître la langue de leur pays d’accueil, parfois dans des conditions précaires, mais tous animés par la même conviction.
Koichi Tohei : le pionnier du continent américain
Au début des années 60, Koichi Tohei joue un rôle déterminant dans l'implantation de l'Aïkido aux États-Unis. Pédagogue charismatique, réputé pour sa virtuosité technique et son approche ludique, il fait partie des rares maîtres japonais de l’époque à parler couramment anglais. Ses ouvrages, publiés dans cette langue, rencontrent un large succès auprès du public occidental. Directeur technique de l’Aïkikai, il est promu 9ème dan en mai 1960. L’année suivante, il accompagne O Sensei à Hawaï pour l’inauguration du Honolulu Aikikai. Tohei devient rapidement la figure de référence de l’Aïkido aux États-Unis, façonnant durablement la manière dont l’art sera enseigné sur le continent Américain. Son influence ouvre la voie à d’autres maîtres et inspire toute une génération de pratiquants américains.
O Sensei à Hawaï : un voyage historique
Le 27 février 1961, Morihei Ueshiba, âgé de 78 ans, se rend pour la première et unique fois hors du Japon : Hawaï. Accompagné de Koichi Tohei et Nobuyoshi Tamura, il inaugure le dojo de Honolulu. Ce voyage donne lieu à un discours devenu emblématique : « La raison de ma visite à Hawaï est d’établir un pont d’or entre Hawaï et le Japon. Au Japon, nous avons construit plusieurs ponts d’argent. Il est temps aujourd’hui d’ériger des ponts à travers l’océan. Avec cette visite, je souhaite lier l’Est et l’Ouest à travers l’Aïkido ». Ce « pont d’or » marque symboliquement l’entrée de l’Aïkido dans l’ère internationale. Deux ans plus tard, Kisshomaru Ueshiba entreprendra son premier voyage officiel aux États-Unis, consolidant ce lien tissé par Koichi Tohei dix ans plus tôt.
Le Hombu Dojo, carrefour mondial
Dès le début des années 60, le Hombu Dojo de Tokyo accueille un nombre croissant de pratiquants étrangers. Après les pionniers Salvatore Mergé (années 40) et André Nocquet (années 50), une génération d’occidentaux venue d’Amérique, d’Europe et des pays du Commonwealth s’entraîne quotidiennement auprès des maîtres japonais : Terry Dobson, Robert Nadeau, Robert Frager, Virginia Mayhew, Norman Miles, Kenneth Cottier, Alan Ruddock, parmi eux se trouve également des descendants d’immigrés japonais comme Henry Kono, Roy Suenaka, Eddie Hagihara ou encore Joanne Shimamoto. Le journal trimestriel du Hombu, l’Aikido Shimbun, commence même à publier une édition en anglais. Le dojo de Tokyo devient ainsi le premier carrefour mondial de l’Aïkido, où se forge la culture internationale de l’art.
L’Aïkido s’enracine sur d’autres continents
Dès 1961, l’Aïkikaï délègue ou autorise officiellement plusieurs maîtres à enseigner à l’étranger. En Europe, Mutsuro Nakazono arrive à Marseille, succédant à Tadashi Abe, le pionnier de l’Aïkido européen. La même année, Masamichi Noro débarque lui aussi en France et contribue à la diffusion de l’Aïkido en Belgique, en Italie, au Royaume-Uni et en Afrique du Nord. En 1962, Aritoshi Murashige est invité en Belgique par Georges Ohsawa, le fondateur de la macrobiotique moderne. Malgré la barrière de la langue, ses démonstrations impressionnent. Ses premiers élèves sont souvent issus du mouvement macrobiotique. Sa carrière en Europe sera malheureusement brève car il décède tragiquement dans un accident de voiture en 1964. Reishin Kawai part au Brésil et ouvre un dojo à São Paulo en janvier 1963. Quelques mois plus tard, Hirokazu Kobayashi, est missionné par le Hombu Dojo pour étudier le développement de l'Aïkido sur le vieux continent, succédant ainsi à Murashige Sensei. Il rend visite aux maîtres japonais enseignant au nom de l'Aïkikaï et dirige des stages en Suisse, en Italie et aux Pays-Bas jusqu'en 1966. A son retour au Japon, il est nommé Directeur des Affaires Européennes du Hombu Dojo.
Les maîtres japonais à la conquête du monde
L’année 1964, marquée par les Jeux olympiques de Tokyo, ouvre une nouvelle phase d’expansion. Plusieurs jeunes maîtres quittent le Japon pour s’implanter durablement à l’étranger : Hiroshi Tada s’installe à Rome en Italie, aidé par Salvatore Mergé et deux jeunes ceinture noire Motokage Kawamukai et Haru Onoda. Nobuyoshi Tamura, s’établit dans le sud de le France et devient une figure incontournable de l’Aïkido européen. Yoshimitsu Yamada pars pour New York et devient par la suite un pilier de la United States Aikido Federation, contribuant également au rayonnement de l’Aïkido en Amérique latine. Katsuyuki Fukakusa s’installe en Thaïlande pour enseigner l’Aïkido dans le cadre de programmes éducatifs. L’année suivante, le jeune Katsuaki Asai est envoyé en Allemagne de l’ouest et Seiichi Sugano s’installe en Australie. Kazuo Chiba devient en 1966 le représentant officiel de l’Aïkikaï au Royaume-Uni. Shuji Maruyama et Mitsunari Kanai sont envoyés aux États-Unis en 1966, respectivement à Philadelphie et Boston. En 1976, Yasunari Kitaura devient le représentant officiel en Espagne et Kurata Katsutoshi introduit l’Aïkido en Argentine. Enfin Takeji Tomita s’installe en Suède et Nobuo Takase émigre en Nouvelle-Zélande en 1969.
Une visibilité accrue dans les médias
Les années 60 marquent l’émergence médiatique de l’Aïkido. En 1963, l’astronaute américain John Glenn, figure héroïque de la conquête spatiale, visite le Hombu Dojo.
De son côté, Gozo Shioda, chef de file du Yoshinkan, reçoit des personnalités prestigieuses dans son dojo : le sénateur américain Robert Kennedy (1962), la princesse britannique Alexandra (1965), et même le prince et la princesse Hitachinomiya. Parallèlement, la publication de manuels accessibles contribue à diffuser l’art : Judo and Aikido de Kenji Tomiki (1960), The Arts of Self-Defense (1961) et What Is Aikido ? (1962) de Koichi Tohei ou encore The Ancient Secrets of Aikido (1961) de Senta Yamada. Ces ouvrages, parmi les premiers disponibles en anglais et en français, ouvrent la voie à un public curieux d’arts martiaux et de spiritualité orientale.
Structuration d’un réseau international
Les années 60 posent les fondations d’un véritable réseau mondial. Sous l’impulsion de Kisshomaru Ueshiba, l’envoi coordonné de maîtres à l’étranger constitue le premier « corps diplomatique » de l’Aïkido. Ces instructeurs deviennent les ambassadeurs culturels et techniques d’une discipline en pleine structuration. Leur action mènera, une décennie plus tard, à la création de la Fédération Internationale d’Aïkido (FIA) en 1976. Grâce à ces pionniers, l’Aïkido compterait aujourd’hui plus d’un million de pratiquants répartis dans près de 140 pays. Ses disciples talentueux et dévoués ont transformé l’intuition spirituelle d’O Sensei en une réalité vivante : un art où des enfants, des hommes et des femmes de cultures différentes pratiquent ensemble bâtissant, chaque jour, les « ponts » rêvés par le Fondateur.
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