Shigemi YONEKAWA, l’un des partenaires favoris d’O Sensei

Par Nicolas DE ARAUJO

 

 

 

Shigemi Yonekawa fut l'un des principaux disciples d'avant-guerre de maître Ueshiba. Elève interne au Kobukan dojo pendant six années, Uke remarquable, il fut un partenaire de prédilection pour O Sensei. Figure importante du développement de l’Aïki-Budo des années trente, il participa activement à d’importants évènements, tels que le film « Budo », la création du livre « Densho » et les séances photos du Noma dojo. Promu 6ème Dan, il fut mobilisé pendant la seconde guerre mondiale et arrêta la pratique de l'Aïkido après le conflit.

Biographie parue dans le magazine Self & Dragon Spécial Aïkido n°8 - Janvier 2022.

 

Également appelé Gyosho, Seibi et Takaaki. 

Shigemi Yonekawa (米川成美) voit le jour à Oarai dans la préfecture d’Ibaragi, le 27 juillet 1910. Il est un parent de la famille Akazawa, adepte de la religion Omoto Kyo, dont le père est le directeur de la poste locale. C’est ce dernier qui invite Shigemi à participer à un stage d’arts martiaux organisé à Iwama. M. Akazawa suggère également à son fils Zenzaburo d’y participer. C’est ainsi que les deux garçons découvrent l’Aïki-Budo en aout 1932 à l’occasion de ce séminaire sponsorisé par le Budo Sen’yokai, une société créée sous les auspices de l'Omoto-Kyo dans le but de promouvoir l'enseignement de Maître Ueshiba. Bien qu’il ait déjà un peu d’expérience des chutes de Judo, Shigemi est projeté avec grande facilité par l’enseignant Yoshiaki Fujisawa, lui-même débutant dans la discipline. Au cours de ce séminaire de plusieurs jours, le jeune homme est tellement impressionné par la subtilité et l’originalité de cet art, qu’il décide alors d’entreprendre l’étude de l’Aïki-Budo. Déterminé, Yonekawa accompagne Yoshiaki Fujisawa à Tokyo en tant qu’assistant à l’issue du stage. Présenté à Ueshiba Sensei, Shigemi lui fait part de sa volonté d’étudier la discipline, ce à quoi répond le maître en l’invitant à devenir élève interne dans son Dojo.

 

Uchi deshi au Kobukan Dojo

Grâce au soutien de M. Fujisawa et de M. Akazawa, Shigemi est accepté par O Sensei et entre au Kobukan Dojo en tant qu’uchi deshi à l’âge de 22 ans. Son ami Zenzaburo, étant trop jeune pour s’inscrire, ne sera autorisé à le rejoindre que six mois plus tard. Comme le veut la tradition, Shigemi n’est pas autorisé à pratiquer les premiers mois, il a seulement le droit de regarder la pratique et de s’occuper des corvées quotidiennes.  Après six mois « d’observation », il est enfin autorisé à participer aux sessions d’entrainement. Les effectifs sont composés majoritairement d’officiers militaires, de nobles et de personnes « de haut rang ». Les débuts sont difficiles, la pratique est intense, stricte et sévère dans ce lieu surnommé « le dojo de l’enfer ». L’entrainement est physique mais également mental. L’accent est notamment porté sur la vigilance à observer en toute circonstances. Yonekawa s’entraine quatre fois par jour avec ses camarades uchi deshi : Noriaki Inoue, Hisao Kamada, Tsutomu Yukawa, Kaoru Funahashi ou encore Kenji Tomiki qui réside à proximité du dojo. Ces jeunes gens pleins de fougue et possédant de fortes personnalités sont rapidement rejoint par de nouvelles recrues, telles que Rinjiro Shirata, Tetsuomi Hoshi, Gozo Shioda ou encore Takako Kunigoshi.

 

Assistant du maître

Les élèves internes répètent inlassablement les techniques et sert de partenaire au maître pour les chutes. En plus des cours et des tâches ménagères, les disciples sont également chargés de lui masser le dos après les cours et de l’aider dans ses déplacements. Devant faire face à une lourde tâche d’enseignement, le fondateur doit s’appuyer sur plusieurs assistants pour faire face à ses multiples engagements. Shigemi progresse rapidement au sein des uchi deshi et accompagne régulièrement maître Ueshiba en tant qu’Otomo dans de nombreux endroits de Tokyo. Il l’accompagne notamment à l’école de la Police militaire ainsi qu’à l’académie navale où il sert également d’assistant à l’Amiral Takeshita quand Maître Ueshiba n’est pas disponible pour y enseigner. Yonekawa accompagne également le fondateur dans la région d’Osaka pour enseigner à la préfecture de Police, au Yuko Club (un club d’affaires d’industriels) et dans une usine d’engrenages nommée Suzuki. Shigemi assiste d’abord Ueshiba Sensei puis le remplace car il ne reste souvent que pour de brèves périodes.

 

Modèle pour le livre Densho

En 1933, Shigemi participe, en tant que modèle, à la création du livre « Aiki-jujutsu Densho ». Cet ouvrage illustré est le premier manuel technique de maître Ueshiba et est principalement destiné aux élèves du fondateur en guise de licence d’enseignement. A la demande d’O Sensei, Shigemi Yonekawa et son ami Kaoru Funahashi démontrent les techniques pendant que Takako Kunigoshi, pratiquante et étudiante aux beaux-arts, réalise les illustrations. Les trois jeunes gens prennent l’habitude de travailler les diverses techniques, pendant une heure, après l’entraînement matinal. Secrétaire permanent du Kobukan, Kenji Tomiki participe également à l’écriture manuscrite de l’ouvrage. Après un an de travail, le livre est publié. Ueshiba Sensei en donne une copie à chaque élève ayant maîtrisé les techniques de base. Un second livre est prévu mais il ne sera jamais réalisé.

 

Instructeur au journal Asahi

Depuis 1933, Maître Ueshiba enseigne son art au sein du groupe de presse Asahi d'Osaka à la suite d’une demande de ses dirigeants, souhaitant renforcer la sécurité du journal alors victime d'attaques par des militants d'extrême droite (en raison d'une erreur rédactionnelle au sujet de la mort d'un prince impérial). Depuis cette date, Shigemi est régulièrement envoyé à Osaka pour enseigner au groupe de presse Asahi dirigé par Takuma Hisa. C’est au cours de l’année 1935 que Shigemi participe au tournage du film « Budo » centré sur l’art de maître Ueshiba. Sa renommée grandissant, ce film est produit par le Asahi News dans le but d’être projeté aux USA comme support promotionnel. Ce film, tourné en 16mm et d’une durée de quatorze minutes, voit le fondateur démontrer de nombreuses techniques en suwari waza, en hanmihandachiwaza, en tachiwaza, avec une baïonnette (Juken) puis au Ken. Ses partenaires principaux sont Shigemi Yonekawa, Tsutomu Yukawa et plus brièvement Takuma Hisa et Rinjiro Shirata. A la suite de ce tournage, Yonekawa Sensei est hébergé pendant six mois chez Takuma Hisa. Pendant son séjour, il enseigne au bureau de la compagnie de presse, au Yuko Club ainsi qu’au Asahi Dojo.

 

Les mille photos du Noma Dojo

Un an plus tard, Yonekawa Sensei est de nouveau le partenaire de maître Ueshiba pour des séances photos au célèbre « Noma Dojo », propriété du grand entrepreneur Seiji Noma, fondateur de l’empire d’édition Kodansha et amateur de Kendo. Son fils, Hisashi Noma est à l’initiative de cet événement. Jeune prodige du Kendo et ami proche de Kiyoshi Nakakura, le fils adoptif de maître Ueshiba, Hisashi est admiratif d’O Sensei et souhaite préserver ses merveilleuses techniques. Munis d’un appareil photo professionnel Leica, Hisashi et un assistant vont ainsi réaliser plus de mille clichés au cours de séances qui s’étalent sur plusieurs jours. Accompagné de Yonekawa, le maître se prête avec plaisir à cette demande et démontre une grande partie de « sa méthode » en partant des techniques fondamentales à genoux jusqu’aux mouvements les plus avancés sans oublier d’inclure également des variantes. Cette collection inestimable deviendra par la suite le catalogue visuel le plus complet de l’art du Fondateur.

 

Assistant de Tomiki Sensei en Mandchourie

Shigemi Yonekewa quitte le Kobukan Dojo en décembre 1936 pour s’installer en Mandchourie, un territoire chinois occupé par l’armée impériale japonaise depuis 1932. Il rejoint ainsi Kenji Tomiki, installé à Shinkyo, la capitale, depuis le mois de mars. A ses débuts, il assiste Tomiki Sensei dans ses missions d'enseignement de l’Aïki-Budo déléguées par O Sensei. Au printemps 1938, Tomiki devient le représentant de Morihei Ueshiba à la toute nouvelle université Kenkoku. L’activité d’enseignement augmentant fortement, Shigemi l’assiste à l’université et le remplace rapidement en tant qu’instructeur en chef à l’académie de Police militaire. A l’instar de Jigoro Kano, Morihei Ueshiba décide d’abandonner l’ancien système de diplômes d’enseignement au profit du nouveau système de grades dan. Il décerne ainsi le grade de 6ème dan à Shigemi Yonekawa, le 3 novembre 1940. En avril 1941, une importante commémoration pour le troisième anniversaire de la mort du fondateur du Judo est organisée pendant deux jours au Kodokan. A cette occasion, plusieurs experts judokas présentent leurs pratiques d’écoles anciennes de jujutsu afin de les offrir au maître Kano disparu. Shigemi Yonekawa a l'honneur d'accompagner Kenji Tomiki lors de sa démonstration d'Aïki-Budo.  Fait exceptionnel à cette époque, car, habituellement, seul Maître Ueshiba présente son art publiquement.

 

La seconde guerre mondiale

L’expansionnisme Japonais en Asie s’intensifie et entraine le pays dans la Guerre du Pacifique. Shigemi est incorporé dans l’armée Impériale en mars 1944. Son unité combattante est d’abord envoyée aux Philippines, sur l’île de Leyte puis à Okinawa avec la mission de défendre l’archipel. En prévision du débarquement des forces alliés, son unité est envoyée à Taïwan en décembre 1944 où elle est chargée de creuser des tranchées pour la protection des îles Pescadores, une base majeure de la marine impériale japonaise. Là-bas, Shigemi et ses frères d’armes creusent toute la journée en attendant la mort arriver. Mais devant l’avancée américaine, le haut commandement militaire japonais prend la décision de replier ses hommes sur l’ile principale de Taïwan. L’entrée en guerre de l’Union Soviétique, le 8 aout 1945, marque la fin du conflit avec la capitulation sans conditions du Japon un mois plus tard. A l’instar de ses compagnons, Shigemi dépose alors les armes et attend son rapatriement au pays en mars 1946.

 

Agriculteur à Tsuchiura

Ne pratiquant plus les arts martiaux après la guerre, Shigemi Yonekawa s’établit à Tsuchiura, dans la préfecture d’Ibaragi et s’intéresse à l’agriculture. Il reste malgré tout en contact avec les uchi-deshi d’avant-guerre en participant à la réunion annuelle organisée par le Doshu Kisshomaru Ueshiba au Hombu Dojo de Tokyo. Il retrouve ainsi ses amis Rinjiro Shirata, Zenzaburo Akazawa, Ikkusai Iwata ou encore Gozo Shioda… Il est par ailleurs promu au haut grade de 8ème dan à l'occasion du nouvel an 1962, en même temps que ses anciens partenaires de l’époque Shirata et Iwata Sensei. En avril 1979, il répond favorablement à la demande de Stanley Pranin, rédacteur en chef du magazine Aiki News, pour une interview. Il aidera ce dernier en l’accompagnant chez Noriaki Inoue afin de recueillir le précieux témoignage du vieux maître en 1981. Leurs entretiens seront également publiés, en 1993, dans le recueil d’interviews menées par l’historien américain intitulé "les maîtres de l’Aïkido, période d’avant-guerre". Durant les dernières années de sa vie, Shigemi Yonekawa voyage à l’étranger pour étudier les nouvelles techniques agronomiques. Il rend son dernier souffle le 28 juillet 2005, le lendemain de ses 95 ans.

 

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