Metsuke, la pratique du regard

Par Nicolas DE ARAUJO

 

 

Parmi les éléments qui constituent notre garde (Kamae), l’utilisation du regard (Metsuke No Kata) est l’un de ses fondements et sa maîtrise représente un atout majeur pour tout Budoka. La manière de « placer son regard » en combat pouvant décider de la victoire ou de la défaite.

On entend souvent que le regard est le miroir de l’âme. Dans le cadre martial on s’accorde sur le fait que le regard reflète l'état émotionnel du guerrier. Il représente donc une faille exploitable pour tout adversaire potentiel et nécessite un apprentissage particulier dans l’étude d’un Budo.

Une expression, popularisée par le célèbre Miyamoto Musashi, est souvent utilisée à cet effet : « Enzan No Metsuke ».  Cette expression qui signifie littéralement « regarder les montagnes au loin » illustre parfaitement la manière de regarder son adversaire durant un combat.

Avant de poursuivre notre humble étude de la notion de Metsuke, il est utile d’approfondir quelques points.

 

Un peu d’histoire

Le terme Metsuke trouve son origine dans le Japon médiéval. Il était utilisé pour désigner des « inspecteurs » chargés de surveiller les gardes officiels du shogun ou d’un daimyo ainsi que leurs guerriers vassaux. Ces censeurs et policiers bénéficiaient d’une autorité importante et utilisaient des méthodes de renseignement pour protéger leur seigneur.

Par extension, Metsuke ou Metsukai exprime l’idée de « poser son regard », « d’avoir les yeux sur quelque chose » ou encore « la façon dont nous voyons les choses ».

Le terme Enzan signifiant « les montagnes au loin » l’expression utilisée par Musashi, définit ainsi l’importance de regarder l'ensemble de notre environnement sans pour autant se fixer sur un seul point. D’un point de vue martial, si notre adversaire est au centre de notre champ de vision, il n’est pas souhaitable de le regarder trop en détail afin d’être vigilant aux autres menaces potentielles.

 

Comment fonctionne notre vision

L'œil est l'un des organes les plus sophistiqués du corps humain. Il nous permet de capter la lumière de notre environnement et de la convertir en message nerveux, lequel est transmis au cerveau qui l'interprète pour construire notre vision.

D’un point de vue biologique, notre rétine est constituée de milliards de cellules photoréceptrices. Chaque cellule examine une petite zone de l'image formée sur la rétine. Certaines s'occupent de trouver les couleurs, ce sont les cônes (5%), d'autres de chercher les contrastes et les mouvements, ce sont les bâtonnets (95%).

La vision photopique (ou diurne) s’effectue grâce aux millions de cônes placés principalement dans la région centrale de la rétine appelée fovéa. Cette dernière constitue la zone de l’œil qui voit le mieux. C’est pourquoi nous bougeons nos yeux pour mieux percevoir les points sur lesquels nous portons un intérêt.

La vision scotopique (ou nocturne) est assurée par les bâtonnets. Plus large et plus longs que les cônes, ils sont aussi beaucoup plus nombreux. Principalement situés dans la périphérie de la rétine, ils sont également associés à la détection des mouvements par le cortex visuel.

Enfin, la nature a dotée l’homme d’une vision binoculaire. Ce mode de vision dans lequel nos deux yeux sont utilisés simultanément confère plusieurs avantages. Tout d’abord il donne un large champ de vision horizontal de 180 degrés environ, utile pour voir d’éventuelles attaques sur les côtés. Il permet également une vision stéréoscopique rendant possible une appréciation précise des distances par notre cerveau.

En conclusion si l'œil voit, c'est le cerveau qui donne du sens aux images reçues.

 

 

Différence entre regarder et percevoir

La vision est le sens sur lequel notre espèce se repose le plus... avec une participation considérable du cerveau. Des neurobiologistes ont mesuré que 30 % du cortex est mobilisé pour interpréter ce que l'œil voit (formes, couleurs, distances...). A titre de comparaison, seuls 8 % sont consacrés au traitement des informations tactiles et 3 % aux informations auditives.

La vue associée aux autres sens physiques que sont l’ouïe, le touché voir l’odorat nous permet de percevoir notre environnement et d’appréhender ce qui nous entoure.

Sur les tatamis, nos sens associés nous permettent d’observer chez nos adversaires les dangers potentiels (poings, pied, armes), les distances et les directions de leurs attaques ainsi que leurs vitesses d’exécution.

Nous pouvons également percevoir leurs intentions à travers leurs attitudes non verbales tels que les rictus du visage, les épaules qui montent, les pieds qui s’enfoncent dans le sol, le regard qui bouge, l’inspiration avant la frappe, les pieds qui frottent sur le tatami…tout ce qui peux trahir « un appel » visible.

La perception est un travail de connaissance où notre savoir se forme lentement. Toutes nos expériences sensorielles acquises pendant la pratique constitueront une base de données dans notre mémoire. Elle nous sera utile par la suite pour développer notre intuition (Kanken). Décrypter, interpréter tous les signaux du langage corporel et ainsi mieux anticiper les situations, prédire un mouvement et/ou sa direction, en somme prendre rapidement les décisions nécessaires à notre survie.

 

Application dans la pratique

Dans notre voie martiale, le dojo est considéré comme un champ de bataille. Cet état d’esprit demande au pratiquant de cultiver un Shisei qui lui permette d’être attentif, éveillé, prêt à faire face a toutes les situations.

Dans les premiers temps de la pratique, le débutant doit être guidé dans l’étude de la notion de Mestuke. Voici quelques conseils, que transmettent généralement les enseignants d’aïkido aux Deshis.

Dans le traité des cinq roues, Miyamoto Musashi, définissait comme principes importants de : "ne pas laisser errer le regard, ne pas plisser le front mais froncer légèrement les sourcils, ne pas non plus rouler ni cligner des yeux mais les plisser légèrement". A ceux-là nous pouvons y ajouter l’importance de ne pas baisser la tête, et donc le regard, afin d’adopter une posture droite dès l’entrée dans le dojo puis pendant le salut.

Ces consignes s’appliquent également pendant la préparation et le travail des Ukemis. Durant l’entraînement, le pratiquant prend alors conscience que son regard dirige ses déplacements, c'est la rotation de la tête vers la direction choisie, dans un premier temps, et la pose du regard, dans un second temps, qui vont entraîner l'ensemble du corps vers la réalisation de la chute. La prise d’information oculaire précédant la chute permettant de vérifier la distance avec le sol, l’espace disponible, la présence ou l’absence d’obstacles (partenaire, mur…) ou de dangers potentiels (arme par terre, sol dur, trou dans le tatami…).

Afin de mieux saisir la technique présentée, pendant les démonstrations de l’enseignant, il est conseillé aux Deshis de regarder d’abord les mains de Tori, puis ses pieds. Il en va de même pour l’étude de la chute d’Aïte. Pour les pratiquants plus avancés, il est d’usage d’observer également « les centres » ou les nœuds de ceinture de Tori et Aïte avec la plus grande attention. L’objectif étant ici de percevoir les composantes de la technique, en somme de la voler avec les yeux.

 

A mains nues avec un partenaire

On s’accorde généralement sur le fait que ne pas regarder les yeux de Aïte constitue un principe fondamental de notre discipline. Comme nous l’enseigne O Sensei Morihei Ueshiba : "Ne regardez pas les yeux de Aïte, le cœur se fait aspirer par les yeux de Aïte ; ne regardez pas le sabre de Aïte, l'esprit se fait aspirer par le sabre de Aïte, ne regardez pas Aïte, vous laisseriez pénétrer le Ki de Aïte. Le Bu de vérité est un exercice d'attraction de l'adversaire dans sa totalité."

Dans les Budos, il est souvent fait référence aux quatre maux (Kyô, Ku, Gi, Waku : surprise, crainte, doute, hésitation) qui peuvent déstabiliser l’esprit du combattant. L’effet de surprise, un sentiment de crainte ou de doute peut affecter notre Kamae (recul des fesses, montée des épaules, crispation musculaire, tête et regard qui se baissent…) et perturber la qualité de notre vision périphérique.

Sur une attaque Tsuki, Shomen, Yokomen ou Mae Geri, il est essentiel de ne pas porter toute son attention sur le poing, la main ou le pied qui arrive sur nous. Il faut privilégier une vision globale de notre adversaire dans le but d’éviter un contre (Kaeshi Waza) ou une seconde frappe qui nous serait fatale en combat.

Cette vigilance (Zanshin) de tous les instants s’exprime parfaitement à travers le concept d’Enzan No Metsuke, défini dans l’introduction de cet article. Regarder les montagnes au loin signifiant ici le fait d’observer toutes les choses de manière égale avec la même attention dans un large champ de vision sans se focaliser sur un point fixe.

 

 

Dans le travail aux armes

Dans la pratique aux armes, il est important de porter notre vigilance sur plusieurs zones du corps de notre adversaire. Nawata Tadeo dans son livre « théorie et pratique du kendo », publié en 1938, en dénombre pas moins de huit dans la pratique. Ce dernier précise que si l’on privilégie généralement, un regard sur les parties hautes de la garde de l’adversaire : ses yeux (Nisei No Metsuke), son visage (Tani No Metsuke), ses épaules (Kaeru No Metsuke), il est également important d’observer ses mains (Koyo No Metsuke) et la pointe de l’arme (Kaede No Metsuke) afin de mieux prévenir ses mouvements. 

A l’instar du travail à mains nues, pendant une attaque, le regard ne suit pas la lame ou le bâton pendant la coupe (Kiri) ou le coup (Tsuki). Il faut regarder Aïte devant soi dans sa globalité.

 

Fudôshin, l’esprit immuable

Dans son livre Tengu-Ryu Karaté Do, Roland Habersetzer nous enseigne que « Le regard émet et capte, trahit et hypnotise. Les yeux ont un pouvoir, et participent à la stratégie du combat. Ils émettent la force intérieure, l’esprit de décision, mais ils sont aussi, vus par l’adversaire, cette « fenêtre de l’âme », dont il faut dissimuler les intentions… »

La notion de Metsuke est intimement liée à celle de Fudôshin, l’esprit libre sans contraintes ni arrières pensées. Sur les tatamis on reconnaît un maître, voir un praticien avancé, à son visage calme et apaisé où rien ne filtre de son état intérieur et rien ne le distrait.   

Je me remémore souvent le regard impassible de Maître Tamura quand je me retrouvais face à lui. J’avais la sensation déstabilisante de me trouver devant un  miroir qui me renvoyait à mes moindres défauts, je ressentais son incroyable présence. Que ce soit dans ses préparations ou dans sa pratique à mains nues ou aux armes Tamura Sensei présentait continuellement une profonde sérénité intérieure et ne semblait refléter d’émotion particulière. Il incarnait parfaitement cet esprit immuable qu’il avait cultivé tout au long de ses nombreuses années de pratique.

 

Pratiquer pour développer notre intuition

On dit souvent que le regard en dit plus long que la parole, ou encore que notre regard est l'expression de notre psyché. Aussi l’étude d’un Metsuke approprié à chaque situation est une piste de travail intéressante pour évoluer dans notre pratique.

Développer cette faculté au quotidien concoure à éduquer et apaiser notre mental que ce soit sur les tatamis ou dans nos relations avec les autres. Cette étude doit nous permettre de voir l’autre dans sa totalité, à la fois dans son ensemble et dans le détail et de percevoir jusqu’à son intention. Comme l’a écrit, le célèbre Musashi « il nous faut voir avec notre cœur, au-delà du sabre de l’adversaire ».

 

Cet article est paru dans le magazine Dragon Spécial Aïkido n°23 de Janvier 2019.

 

*Remerciements à Taro Ochiaï et Germain Chamot pour les traductions.

Crédit photo : © Claudine - Zoom Photo Club Montarnaud

 

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