Yasuhiro Konishi, l’homme qui fit du Karate un art martial japonais

Par Nicolas DE ARAUJO

 

  

 

Maître visionnaire et influent, fondateur du Karate Shindo Jinen Ryu, Yasuhiro Konishi fut un personnage notable de l’histoire des arts martiaux. Il joua un rôle déterminant dans le développement du Karate au Japon, notamment en accueillant dans son dojo de Tokyo les maîtres d’Okinawa. Budoka complet, pratiquant aguerri de Kendo, de Jujutsu, de Judo et d’Aïkido, il fut le disciple des plus grands maîtres de son époque, parmi lesquels Hakudo Nayakama, Gichin Funakoshi et Morihei Ueshiba.

Cette biographie est parue dans le magazine Self & Dragon Spécial Aïkido n°5 - Avril 2021.

 

Une éducation martiale

De son vrai nom Ryosuke, Yasuhiro Konishi (小西康), est né en 1893 à Takamatsu, une ville située dans la préfecture de Kagawa au Japon. Dès l’âge de six ans, il est initié à la pratique du Jujutsu de l’école Muso-Ryu. Il débute, à l’âge de treize ans, l’étude du Judo, avec le grand maître du Kodokan Kotaro Okano, et du Kendo avec les maîtres Sokuro Uehara et Heitaro Ueda. Féru d’arts martiaux, le jeune homme s’entraîne intensément et étudie également le Jujutsu de l’école Takenouchi-ryu sous la direction de Hyoei Takenouchi. Ce style a la particularité de développer des coups de pied et des coups de poing puissants.

 

Kendoka talentueux

Yasuhiro poursuit ses études à Tokyo au sein de la prestigieuse université privée Keio. Il intègre le département « économie » en 1913 et s’inscrit au club universitaire de Kendo. Doué pour la pratique, Yasuhiro est nommé capitaine dès sa seconde année universitaire. Jeune homme courageux, il gagne sa vie en tant que garde du corps ou videur pour financer ses études et payer le loyer d’une chambre qu’il loue dans un dojo de Jujutsu. En parallèle de ses activités en club, Yasuhiro intègre le Yushinkan Dojo du célèbre maître Hakudo Nakayama, surnommé « Kensei », le dieu du Ken. Renommé dans tout le Japon, cet expert en Kendo, Iaido et Jodo est le fondateur du style de Iaido Muso Shinden Ryu. Sous la direction de ce grand maître, le jeune Konishi perfectionne sa pratique du Ken et étudie le Kenjutsu de l’école Shindo Muso-Ryu.

 

Découverte de l’art du « To-Te »

Peu avant la fin de ses études, un membre junior du club de Kendo, Tsuneshige Aragaki, originaire des îles Ryukyu, lui présente une danse qu'il nomme «Kushanku» lors d’une soirée organisée par le club. Bien que cet étudiant ne soit pas un maître d’arts martiaux, Yasuhiro reconnaît immédiatement l’accent martial de cette danse. A cette époque, les arts martiaux d'Okinawa sont pratiquement inconnus sur le continent japonais aussi Yasuhiro est particulièrement intrigué par cet art exotique. Au contact d’Aragaki, il découvre avec fascination que les techniques de combat désignées comme l’art du « To-Te » d’Okinawa sont similaires à celles du Jujutsu Takenouchi-ryu. Après l’obtention de son diplôme, Konishi sensei continu d’enseigner le Kendo, avec passion, au club de l’université Keio pendant quatre années. Il poursuit en parallèle l’étude du Judo et suit également une formation en Sekkotsu, une pratique médicale, similaire à la chiropractie, utilisée dans de nombreux arts martiaux japonais. Yasuhiro est promu au grade de cinquième dan de Judo, par Takahashi Kazuyoshi Sensei, en juillet 1922.

 

Fondation du Ryobu-Kan Dojo

Après avoir réussi ses études, Yasuhiro connait également le succès dans le monde des affaires Tokyoïte. Agé de trente ans, et bien que son entreprise immobilière soit florissante, il n’est pas entièrement satisfait par ses activités commerciales. Soutenu par son aisance financière et les encouragements de son épouse Chiyo, elle aussi pratiquante d’arts martiaux, il quitte son emploi en 1923 dans le but de fonder son propre dojo. Le Ryōbu-Kan Konishi Dōjō, littéralement « la maison de l'excellence des arts martiaux » est inauguré en janvier 1924. Il est situé dans le quartier des affaires de Minato, au centre-est de Tokyo. Konishi Sensei y enseigne principalement le Kendo, le Jujutsu et le Judo.

 

La rencontre avec Gichin Funakoshi

En septembre 1924, Konishi Sensei reçoit la visite de Gichin Funakoshi, accompagné de son assistant Hironori Otsuka, au dojo de Kendo de l’université Keio. Les deux hommes se présentent avec une lettre d’introduction du professeur Sadahiro Kasuya, enseignant de cette même université. Maître Funakoshi, encore peu connu dans la capitale, rencontre des difficultés pour enseigner et développer son art. Installé depuis 1922 au Meisei Juku, une pension réservée aux étudiants d’Okinawa, il vit dans des conditions spartiates et n’a pu encore regrouper qu’une quinzaine d’élèves autour de lui. Le terrible tremblement de terre du Kanto de 1923 ayant fragilisé le bâtiment, Funakoshi Sensei demande la permission de pouvoir utiliser la salle de Kendo pendant les heures creuses, pour pratiquer son art qu’il nomme « Ryukyu Kempo To-Te Jutsu ». Se remémorant le Kata démontré par son ami Aragaki, Konishi Sensei souhaite en apprendre davantage sur cette discipline venue des Ryukyu. Doté d’une grande ouverture d’esprit, il accepte de les aider bien qu’à cette époque il soit très rare de permettre à un professeur d'arts martiaux d'un autre système d'enseigner dans son dojo. Convaincu par l’intérêt des entraînements croisés, il donne sa permission et invite également les Sensei Funakoshi et Otsuka à enseigner dans son dojo privé le Ryobu-Kan.

 

Précurseur invaincu du Karate-Jutsu

Grâce à l’aide de Konishi Sensei, le « To-te » club de l’université Keio voit le jour le 15 octobre 1924. Première section universitaire de cette discipline émergente, elle constitue le point de départ de sa future réussite dans le Japon continental. Par la suite, d’autres sections seront créées dans les universités Takushoku, Waseda et Hosei. Yasuhiro débute la pratique de cet art puis rejoint rapidement le groupe d’étudiants du Meisei Juku et devient en peu de temps l’un des assistants instructeurs de maître Funakoshi. Avec Hironori Otsuka, il est alors chargé de relever les défis imposés par les autres écoles (Dojo Yaburi) souhaitant mettre à l’épreuve cette nouvelle discipline. Budokas aguerris, expérimentés en Jujutsu, les deux hommes restent invaincus et contribuent, au fil de leurs victoires, à la réputation grandissante du Karate Jutsu. Maître Funakoshi décide de s’inspirer de maître Kano en intégrant à son école le système de grade dan du Judo. Ses proches disciples Hironori Otsuka, Yasuhiro Konishi, Masahiro Kasuya et Shinkin Gima deviennent ainsi les premiers gradés de l’histoire du Karate « moderne ».

 

Liens avec les maitres Mabuni et Miyagi

En parallèle de l’enseignement de Funakoshi Sensei, Yasuhiro poursuit sa formation en Kendo sous la direction d’Hakudo Nakayama et est élevé au rang de Seirensho (Renshi) de Kendo par la Dai Nippon Butokukai en 1927. Bénéficiant des efforts de maître Funakoshi, le Karate devient de plus en plus populaire et attire, au fil du temps, d’autres maîtres d'Okinawa dans la capitale. Poussé par son envie d’apprendre et son ouverture d’esprit, Konishi se lie d’amitié avec un certain nombre d’entre eux et les invite dans son dojo privé pour suivre leurs enseignements. Parmi eux, trois pionniers vont particulièrement l’influencer : Kenwa Mabuni, Chojun Miyagi et Choki Motobu. Kenwa Mabuni réside chez Konishi Sensei pendant dix mois entre 1927 et 1928. Expert élégant et cultivé, Mabuni Sensei est reconnu pour le grand nombre de Kata qu’il maîtrise. Les deux hommes s’entraînent intensément et deviennent des amis très proches. Mabuni part s’installer à Osaka en 1930 où il y ouvre son dojo personnel pour y enseigner son style personnel de Karate. Ami de Mabuni, Chojun Miyagi est réputé pour sa frappe de la paume. Doté d’une constitution robuste et de grandes mains, il est capable de saisir et de tirer très fortement. Konishi s’entraine moins fréquemment avec Miyagi mais ce dernier lui présente son manuscrit rédigé en mars 1934 et intitulé « Karate Jutsu Gaisetsu ». La lecture de ce précieux manuel contribue fortement à sa compréhension du Karate et de ses valeurs originelles.

 

Disciple de l’invincible Choki Motobu

Ayant le plus grand respect pour la philosophie de Funakoshi Sensei et la technique de Mabuni Sensei, Yasuhiro est également très impressionné par les capacités tactiques et combatives hors norme du maître Chōki Motobu ; un guerrier resté invaincu. Konishi le considère comme un génie des arts martiaux et fait tout son possible pour étudier auprès de lui régulièrement. Bien qu’il possède un physique imposant, Choki Motobu a des appuis au sol très légers et porte l'accent sur l'utilisation des jambes pendant ses sessions d’enseignement avec Konishi Sensei. Alors qu’il bénéficie d’une grande popularité au Japon depuis la médiatisation de sa victoire contre un boxeur occidental en 1925, Motobu rencontre plusieurs difficultés pour venir régulièrement au Japon. Il ne possède pas de fortune personnelle pour faire face aux dépenses de voyages et ne parlant pas très bien le Japonais, il doit compter sur des amis pour traduire lorsqu'il enseigne. Bien que sa proximité avec Motobu Sensei lui attire les critiques des élèves de Funakoshi, les deux maîtres d’Okinawa entretenant une forte animosité depuis plusieurs années, Yasuhiro met alors tout en œuvre pour l’aider à rester au Japon le plus longtemps possible. Il organise des séminaires de formation et crée une association pour lui permettre d’en percevoir les revenus. Il l’accompagne également à de nombreuses reprises afin de l'aider à expliquer les concepts et les techniques de son Karate.

 

Acteur majeur de l’évolution du Karate Jutsu

Au fil du temps, le jeune Karate Jutsu connait plusieurs changements significatifs. Tout d’abord, les noms chinois ou okinawaïen des différents Katas se prononcent désormais en japonais dans le but d’être mieux perçus par les pratiquants nippons. A contrario de maître Funakoshi, Konishi Sensei estime que la pratique seule du Kata n’est pas suffisante pour développer un individu. Influencé par sa pratique du Kendo et du Judo, où les démonstrations s’effectuent à deux, il propose, avec les disciples gradés Hironori Otsuka et Gima Shinkin, d’ajouter le Kumite au programme d’entrainement de maître Funakoshi. Cette mise en application combative des Katas, avec un partenaire, permet ainsi de compléter le contenu technique du Karate et de le présenter sous un jour plus attrayant pour le grand public. Inspiré par le Kendo, maître Konishi est le premier à tester la pratique avec un équipement de protection (Bogutsuki). Visionnaire, il utilise une armure de Kendo, adaptée avec un rembourrage, permettant ainsi l’utilisation de frappes directes à pleine puissance. Enfin en 1929, Maître Funakoshi et les enseignants du groupe de recherche sur le Karate de l'Université Keio font évoluer le nom du Karate Jutsu (art martial de la main chinoise) en Karate Do (voie martiale de la main vide).

 

L’influence de maître Ueshiba

A l’instar d’autres membres de l’université Keio, Yasuhiro Konishi et son épouse Chiyo étudient le Daito Ryu Aikijujutsu, auprès de Morihei Ueshiba, depuis la fin des années vingt. Professeur désormais établi, Konishi Sensei est présent à l’occasion de l’inauguration du Kobukan Dojo de maître Ueshiba, en avril 1931. Admiratif, il considère maître Ueshiba comme le plus grand artiste martial qu'il ait jamais connu et tient son opinion en très haute estime. Pratiquant le Karate depuis plusieurs années, Yasuhiro décide de lui présenter le Kata Heian Nidan qu’il a appris de Funakoshi Sensei. Malheureusement maître Ueshiba n’est pas séduit par sa démonstration et lui fait remarquer que ces techniques sont inefficaces et qu’il ferait mieux de laisser tomber de telles inepties. Yasuhiro est alors dévasté par le commentaire de son maître car il a la profonde conviction que le Karate est art de valeur et qu’il se sent responsable de le développer. Ne baissant pas les bras, il demande malgré tout l’autorisation de continuer sa pratique avec l’intention d’adapter les techniques afin qu’elles soient acceptables aux yeux du grand maître. Après huit mois de recherches et d'entraînement, Konishi Senseï abouti à la création d’un Kata qu’il nomme Taï Sabaki (mouvement du corps) où il incorpore les principes de l’enseignement de maître Ueshiba. A la différence notable des Katas classiques de Karate, sa réalisation consiste en une séquence d’actions sans pause entre les mouvements. A la suite de sa démonstration, Ueshiba Sensei lui fait part de sa satisfaction et lui précise que « ce Kata mérite d’être maîtrisé ». Sur les conseils et recommandations de ce dernier, Yasuhiro développe par la suite deux autres Katas, basés sur les principes du Taï Sabaki. Il nomme ses trois créations : Tai Sabaki Shodan, Tai Sabaki Nidan et Tai Sabaki Sandan.

 

La quête des secrets des Budos

Porté par la quête des secrets des différents arts martiaux, Konishi fait preuve d’une incroyable soif d’apprendre. En parallèle de ses activités en Judo, Kendo, Karate, Aïki-Jutsu, il étudie plusieurs écoles de Jujutsu telles que le Yōshin Koryū, Shiba Shinyō-ryū, le Fusen-ryū ou encore le Yagyu Shingan-Ryu. Comme son ami Kenwa Mabuni, il étudie également le Nanban Sattō-ryū Kenpō auprès de Fujita Seiko, quatorzième Soke du Ninjutsu Koga-Ryu et considéré par certains comme le dernier Ninja authentique. Pratiquant sincère, Yasuhiro obtient la licence « Nanban Kito-Ryu » de cette école. Maîtrisant une grande variété d’arts martiaux, il peut désormais les comparer et en tirer la substantielle moelle pour créer à son tour sa propre école.

 

Fondation du Shindō Jinen-ryū

Alors que le Karate gagne ses lettres de noblesse dans le monde des Budos japonais, en partie grâce à ses efforts inébranlables, Konishi sensei se décide à mettre en commun les connaissances qu’il a acquises aux côtés des grands professeurs en fondant son propre style en 1933. Sur les recommandations de Morihei Ueshiba et de Danjo Yamaguchi, un chercheur en arts martiaux anciens, il intitule son école Shindō Jinen-ryū Karate-Jutsu, littéralement le « style divin et naturel de la main vide ». Maître Konishi privilégie une approche naturelle de son art qu’il souhaite inscrire en héritage des Budos traditionnels. L'entraînement en Shindo Jinen Ryu comprend ainsi trois éléments principaux : le travail des bases (Kihon), un vaste répertoire de Katas et la pratique du Kumite (combat). Bien que l’influence technique des maîtres Gichin Funakoshi et Kenwa Mabuni soit importante dans le curriculum de l’école, Maître Konishi y incorpore également des éléments d'Aïki, de Jujutsu, de Kobudo et de Kendo. A l’instar de ses maîtres, Yasuhiro met aussi l'accent sur la philosophie et l'éducation dans ses préceptes. Parmi ses disciples, le célèbre boxeur, Tsuneo « Piston » Horiguchi, rejoint le Ryobukan dojo en 1934 pour y étudier le Karate et le Kendo. Suivant son enseignement, il remporte le titre de champion de boxe du Japon, en catégorie poids plume, quelques mois plus tard.

 

A l’origine de l’acceptation officielle du Karate

Membre des sections de Kendo et de Jujutsu de la Dai Nippon Butoku Kaï, une organisation gouvernementale créée dans le but de contrôler les arts martiaux du pays, Yasuhiro Konishi estime que le Karate doit intégrer cette puissante institution pour être définitivement respecté dans le monde du Budo. Promu maître instructeur (Kyoshi) de Kendo par cette dernière, en 1934, il utilise sa position d’instructeur sénior pour convaincre ses dirigeants d’accepter officiellement le Karate parmi les arts martiaux japonais. Il fait notamment forte impression auprès de Fusataro Hongo, le président du Butoku Kaï, lors d’une démonstration de Karate. Surpris par ses mouvements circulaires à la fois doux et dures, il le félicite et l’encourage à poursuivre son étude du Karate et à compléter cet art. L’action déterminante de Konishi Sensei concourt à la reconnaissance officielle du Karate comme un art martial légitime en 1935. Maître Konishi devient ensuite l’un des trois premiers Karatekas, avec Chojun Miyagi et Ueshima Sannosuke, à recevoir l’autorisation officielle d’enseigner cette nouvelle discipline avec le titre de Kyoshi. Bien que cette nomination l’expose aux critiques de certains maîtres d’Okinawa, bien plus anciens que lui et dont il a parfois été le disciple, ils sont, pour la plupart, reconnaissants de son action dans cette étape majeure de l’histoire du Karate.

 

Création du Kata Seiryu avec « O Sensei »

En 1935, un général du haut commandement de l’armée impériale demande à Konishi Sensei de développer des techniques d’auto-défense pour les femmes servant dans les chemins de fer du gouvernement japonais. Yasuhiro sollicite alors Kenwa Mabuni pour l’aider à développer des méthodes de formation standardisées pour faciliter leur mémorisation par les étudiantes. Les deux hommes mettent au point un Kata qui incorpore l’essence de leurs styles respectifs. Alors qu’ils travaillent à la finalisation de ce Kata, ils décident de partager leur création avec maître Ueshiba. Si ce dernier approuve certains mouvements, il conseille certains changements car il estime que le Kata doit être adapté à la gent féminine, les zones sensibles à protéger étant différentes. Ils prennent également en compte le mode de vie des japonaises : habillées traditionnellement en Kimono et portant des Getas aux pieds, leur position naturelle est plus haute que celle des hommes. La collaboration entre ces trois grands maîtres donne vie à un Kata contenant l’essence de l’Aïkido, du Jujutsu et du Karate. Intitulé Seiryu, littéralement « le saule », le but de ce kata, est de ne pas s’opposer directement à l’attaque d’un adversaire mais plutôt de s’harmoniser avec sa force, à l’image de cet arbre qui ne plie pas sous la puissance du vent. Le succès est tel que le Kata Seiryu sera ensuite intégré à la formation militaire des cheminots. C’est au cours de cette période d’entrainements, quasi quotidiens, avec les maîtres de Karate, Konishi, Mabuni et Otsuka, que maître Ueshiba gagne son surnom d’O Sensei. Ce titre honorifique, attribué par ses pairs, atteste de son statut de grand maître incontesté dans le Japon des années trente. Ce travail collaboratif trouvera une suite, en 1937, avec la publication d’un ouvrage consacré à la self-defense féminine intitulé Yamato Ryu Goshinjutsu.

 

L’établissement des différents styles de Karate

Après son acceptation officielle en 1935 et la modification de ses kanjis en 1936, passant de Tō-de (main de la dynastie Tang) à Kara-te (main vide), sacrifiant ainsi l’origine chinoise en raison de la montée du nationalisme japonais, l’art gagne en popularité. En raison de ses efforts pour développer le Karate dans l’archipel, combiné à ses hautes compétences martiales, Konishi Sensei est désigné en 1938, Président du comité de la Daï Nippon Butoku Kaï chargé d’examiner les demandes de licence d’instructeur en Judo et en Karate Jutsu. La puissante institution, responsable de l’attribution des titres et grades dans tout le pays, souhaite que tous les arts martiaux nomment leurs styles. Yasuhiro encourage ainsi les instructeurs les plus éminents du moment à donner un nom à leurs courants. Parmi eux, Chojun Miyagi baptise son style Goju-Ryu, car il mélange des techniques dures et douces. Kenwa Mabuni ayant étudié avec les maîtres d’Okinawa Yasutsune Itosu et Kanryo Higashionna nomme son style Shito-Ryu, combinant les premiers Kanjis de chacun de leurs noms. Hironishi Ohtsuka intitule son école Wado-Ryu car pour lui l’étude du Budo met en harmonie (Wa) avec l’univers. Enfin, les étudiants de Funakoshi Sensei le convainquent d’appeler son école Shotokan-Ryu, Shoto étant son nom de plume de poète. Poursuivant son travail de fond de développement du Karate, au sein du Butoku Kaï, vingt-deux instructeurs se voient décerner le titre de Renshi en 1941. Anachronisme de l’histoire, ses professeurs Gichin Funakoshi, Kenwa Mabuni et Hironori Otsuka reçoivent cette distinction six ans après leur disciple Yasuhiro Konishi. Un an plus tôt, ces maîtres de Karate étaient autorisés pour la première fois, à participer sous leurs noms d’écoles, au festival annuel des arts martiaux, organisé à Kyoto par la Daï Nippon Butoku Kaï. Maître Konishi effectue ainsi la première démonstration publique du Karate Shindō Jinen-ryū à l’occasion du 2600ème anniversaire du règne impérial.

 

La seconde guerre mondiale

Soutenu par les militaires au pouvoir, le Karate est désormais très populaire au sein des universités japonaises. Fin 1941, le Japon déclare la guerre aux États-Unis déclenchant ainsi la guerre du Pacifique et le départ pour le front de nombreux pratiquants. Le conflit exalte l’intérêt pour cette discipline forgeant des jeunes hommes solides au mental de guerrier. A l’instar de nombreux experts de Budo, les maîtres Funakoshi, Motobu, Mabuni, Otsuka et Konishi enseignent leurs arts dans les écoles militaires durant la guerre. Des chefs militaires envoient même des femmes au Shotokan pour apprendre à se battre au bâton et au Bokken. Si le Ryobu-Kan Dojo de maitre Konishi est épargné par les raids aériens ce n’est pas le cas du Shoto-Kan de Funakoshi Sensei, complétement détruit par les bombardements américains. La bataille d’Okinawa, qui se déroule d’avril à septembre 1945, marque le théâtre le plus sanglant de la guerre du Pacifique. Malgré la défense féroce de ses défenseurs, prêt à tous les sacrifices, l’île est quasiment rasée lors de son invasion par l’armée américaine, mieux équipée et six fois plus nombreuse en hommes. Les bombardements atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki, couplés à l'invasion soviétique de la Mandchourie poussent finalement le Japon à se rendre moins de deux mois après la fin des combats à Okinawa. La capitulation japonaise met fin aux hostilités après plusieurs années d’une guerre totale laissant un pays exsangue et des habitants humiliés par une défaite honteuse.

 

Acteur de la renaissance du Karate

Bien que la guerre ait entraîné la mort de deux millions et demi de japonais, avec parmi eux de nombreux Budokas, la fin des combats marque les retours successifs aux pays de nombreux pratiquants d’arts martiaux. Dans un Japon sous occupation américaine, le chaos laisse peu à peu la place à la reconstruction. Le général Mac Arthur change le système éducatif secondaire nippon et y incorpore le collège, qu’il rend obligatoire, ainsi que le lycée qu’il laisse optionnel. Convaincu qu’il n’était pas un Budo nationaliste mais une simple boxe sportive favorisant la culture physique, les américains n’interdisent pas la pratique du Karate après-guerre. Devenu le seul art martial autorisé, le Karate est introduit dans le système éducatif japonais, bénéficiant ainsi d’un statut unique, source d’un nouvel élan. Si maître Funakoshi et ses disciples concentrent leurs enseignements dans les milieux scolaires et universitaires, maitre Konishi cible les entreprises et enseigne aux employés. Surmontant de nombreux obstacles et pénuries, les deux maîtres participent activement à la renaissance du Karate par leurs efforts conjoints et organisés évitant ainsi d’entrer en concurrence. Le renouveau du Karate se concrétise en mai 1949, par la création de la Nihon Karate Kyokai (Japan Karate Association), sous la férule des disciples de Gichin Funakoshi, nommé maître suprême de cette organisation.

 

Personnalité majeure des arts martiaux

Maître Konishi consacre les décennies suivantes à l’éducation et à l’enseignement du Karate et du Kendo, au sein de son école, ainsi que dans les entreprises. Il transmet ses compétences martiales à de nombreux étudiants, dont certains deviendront, à leurs tours, des experts aguerris. Comme par exemple Shoji Nishio, qui débutera la pratique du Karate au Ryobu-Kan à la fin des années quarante et deviendra par la suite un maître d’Aïkido et de Iaido célèbre. Maître Konishi devient, en 1959, le premier vice-président de la Fédération Japonaise de Karate (J.K.F.). Personnalité éminente et respectée, il est l’un des membres fondateurs de cette organisation créée dans le but d’unifier les écoles japonaises de Karate au sein d’une même structure. Budoka de haut niveau, Konishi Sensei est promu au grade de 8ème dan de Kendo en 1964 puis au rang de Shihan en 1968. Pionnier historique au Japon, il est nommé 10ème dan de Karate, par la J.K.F, en 1967. Homme instruit, Maitre Konishi est l’auteur de neuf ouvrages consacrés au Karate et au Kendo, publiés entre 1952 et 1974. Poursuivant sa quête personnelle, de construire l’harmonie entre le corps et l’esprit à travers le Budo, Yasuhiro Konishi rend son dernier souffle, le 3 juin 1983, à l’âge de 89 ans.

 

Transmission du Karate Shindo Jinen Ryu

A sa mort, son fils Takehiro lui succède en tant que Soke de l’école et prend son nom en sa mémoire. Né en 1931, son fils supervise toutes les opérations des dojos japonais regroupés au sein d’une structure unique, la Japan Karate-Do Ryobu-Kai. Il enseigne les principes et la philosophie du Shindo Jinen Ryu jusqu’à sa mort en 2018. De nos jours, c’est la fille de Takehiro, Kumiko Konishi qui exerce la charge de Soke. Elle est assistée par Kiyoshi Yamazaki Sensei, instructeur en chef 9ème dan, disciple de maître Konishi pendant les années soixante. Basé à Anaheim, en Californie, Yamazaki Sensei est également le directeur international de la Japan Karate-Do Ryobu-Kai. Il supervise actuellement une cinquantaine de dojos étrangers établis dans plus de vingt pays dont les USA, le Royaume-Uni, le Cameroun et le Venezuela.

 

Legs et place dans l’histoire

Bien que moins célèbre que la plupart de ses contemporains, en dehors du Japon, Yasuhiro Konishi est aujourd'hui reconnu comme l'un des maîtres d’arts martiaux les plus importants de l'histoire. Tour à tour homme d'affaire prospère, combattant talentueux, Budoka influent et respecté, il fut l’homme qui fit du Karate un art martial japonais, véritable tour de force dans une nation traditionnaliste fermée aux nouvelles disciplines. Soutenu sans réserve par son épouse Chiyo, maître Konishi a consacré beaucoup de temps et d'argent pour parrainer les pionniers d’Okinawa. Véritable sponsor, il fit de sa maison et de son dojo un lieu de rassemblement ou il organisa des réunions et des stages d'entraînements tout en finançant des voyages et les dépenses associées. Par son action, maître Konishi facilita la collaboration de ces maîtres légendaires ouvrant ainsi la voie à l’acceptation officielle du Karate. Visionnaire, il apporta des innovations telle que le port de protections et insuffla une nouvelle dimension à la pratique du Karate en intégrant le Kumite. Ses multiples contributions ont grandement aidé à populariser l’art originaire des îles Ryukyu. Consacrant sa vie à l’étude des Budos, il laissa derrière lui un style certes moins populaire que ceux de ses contemporains mais riche des différents arts martiaux qu’il étudia et de son approche éducative et humaniste. Héritier des maîtres Funakoshi, Nakayama et Ueshiba, Yasuhiro Konishi vécu et s’entraina au contact des hommes qui ont contribués à la sauvegarde puis à la modernisation des Budos japonais. Ses prestigieux professeurs étaient des amis proches, il y avait entre eux un respect mutuel ainsi que des échanges techniques. Ses créations des Katas Taï Sabaki et Seiryu, synthèse des principes de l’Aïkido, du Jujutsu et du Karate, constituent une passerelle entre les arts respectifs de ces grands maîtres et sont la preuve historique qu’ils n’étaient pas cloisonnés mais représentaient, chacun à leur façon, une voie pour unifier l’esprit (shin), la technique (Gi) et le corps (Taï). Maître Konishi considérait les arts martiaux en général, et le Karate en particulier, comme un apprentissage de la vie et une voie philosophique menant à la maîtrise de soi et à la non-violence. Il exprima cette conviction par cette maxime : « Le Karate vise à forger le caractère, à améliorer le comportement humain et à cultiver la modestie ; il ne la garantit cependant pas. »

 

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